Rose et Marguerite

Une nouvelle d'Henry Murger

C'est le matin. Le soleil sort de son alcôve étoilée ; a brise s'embaume et met ses ailes ; les sylphes vont emplir aux fontaines du ciel les urnes qu'ils doivent répandre sur les fleurs de la terre. Dans les jardins et dans les champs, toutes les fleurs attendent avec impatience, car la journée de la veille a été brûlante.

Un des sylphes est amoureux de la rose. Il fait sa besogne en hâte et vole à ses amours de tout l'essor de ses ailes. Il est si pressé qu'il oublie de pencher son urne sur une petite marguerite des champs. Elle l'appelle, mais il ne l'entend pas. Il est déjà près de sa belle maîtresse, et lui verse goutte à goutte les larmes les plus claires de la rosée.

La pauvre fleur oubliée sent la mort glacer ses racines. Elle se penche sur sa tige et fait ses adieux à ses compagnes des sillons.

« Adieu, mes sœurs, je vais mourir. Voici le soleil qui rougit les feuilles et allume la poussière des chemins.  Bientôt je ne serai plus qu'un brin d'herbe sèche, et, ce soir, l'aile du tourbillon m'emportera. Plus heureuses que moi, vous avez bu la goutte d'eau de l'aurore ; elle brille dans vos calices comme une perle dans un écrin. Voici que vous renaissez plus fraîches et plus parfumées. L'abeille sonore vous caresse comme elle me caressait hier quand je lui donnais du miel. Aujourd'hui, elle ne me reconnaît plus. Adieu, mes sœurs ! Je vais mourir; le sylphe m'a oubliée.

Cependant le jour se passa, le soir vint ; la cornemuse du pâtre rappela les troupeaux à la crèche. L'Angélus s'envola du clocher, l'étoile Vesper ouvrit sa prunelle d'or. Les grillons et les cigales commencèrent leur symphonie nocturne, et l'humble pâquerette n'était pas encore morte.

Alors arriva, par le chemin des blés, une jeune fille vêtue de blanc. Lorsque le vent gonflait son écharpe, elle semblait avoir des ailes et près de s'envoler. Elle marchait lentement, et se retournait quelquefois pour regarder derrière elle. Mais elle ne voyait pas venir ce qu'elle paraissait attendre.

Elle s'appelle Rose, et va avoir seize ans. Elle est sortie au sonner de l'Ave Maria et elle marche devant elle, au hasard, cherchant la solitude et le silence pour entendre plus distinctement chanter la voix qui s'est éveillée dans son âme. Si son visage est triste à cette heure, c'est que son cœur est en peine ; voici les rêveries qu'elle effeuille en marchant :

 Hélas ! D'où vient que je suis triste? Il y a toujours des larmes dans mes yeux. Ma mère me dit « Pourquoi pleures-tu ? Et je l'embrasse ; mais il y a encore des larmes dans mon baiser. Suis-je seule à pleurer? 

« Le matin, si je veux chanter en filant mon lin, je le sens humide sous mon doigt car il y a aussi des larmes dans ma chanson. Elles coulent de mes yeux, mais la source est ailleurs. Suis-je seule à pleurer ?

« La nuit, je ne peux plus dormir sous mes rideaux, et, quand je fais ma prière le soir, il y a aussi des larmes dans ma prière. Suis-je seule à pleurer ?

« Le soir, autour de l'âtre, quand on se rassemble pour écouter la légende, si la gaieté bruyante de nos voisins arrête un instant le conteur, je veux rire comme les autres ; mais il y a aussi des larmes dans mon sourire. Suis-je seule à pleurer ?

« Ah s'il le savait, celui-là qui a emporté ma joie avec lui, peut-être il reviendrait. Je vais t'attendre partout, et je ne le rencontre pas. Ce soir aussi, je l'attends. Viendra-t-il ?

« Il a emporté mon cœur, et il ne m'a rien laissé de lui il ne m'a laissé que son nom. Son nom est toujours sur mes lèvres. Je l'ai mis dans ma ballade, et il me semble plus beau. Je l'ai mis aussi dans ma prière. Hélas ! Dieu me le pardonne ! M'aime-t-il ?

« Aimer ! J'aime bien ma tendre mère, et aussi ma jeune sœur. Mais lui ! Je ne l'ai vu qu'une fois, et, depuis ce jour-là, mes yeux le cherchent partout, et ma pensée vole à lui sans cesse. Hélas ! M'aime-t-il ? Suis-je seule à pleurer ? »

Et, comme Rose s'était assise au bord du sillon où se mourait la marguerite, une de ses larmes tomba sur la fleur, qui se sentit ranimer par cette rosée inattendue, et se releva lentement sur sa tige en aspirant l'haleine du soir. Une seconde larme tomba des yeux de Rose, et mouilla les pétales d'argent de la fleur. La marguerite ranimée regarda la jeune fille éplorée, et elle comprit tout.

« Rose, Rose, dit-elle, je connais la cause de tes larmes. Ton front est pâle, ton cœur est triste, tes yeux sont mouillés. J'allais mourir faute de rosée, tu vas mourir faute d'espérance. Sois heureuse, sois joyeuse, Rose. Je vais te dire mon secret, sans que tu aies besoin de m'effeuiller. Sèche tes yeux, Rose, et que ton front se colore, et que ton cœur batte, et que ton sourire revienne. II t'aime, Rose, celui que tu aimes ; il va venir, celui que tu attends, il t'aime beaucoup, passionnément. 

Henry Murger (1822-1861)

Murger

Sa statue au Jardin du Luxembourg (avril 2017)

 

Les fleurs font oublier les ronces de la vie.

Date de dernière mise à jour : Dim 30 Avr 2017