Les poètes

Les roses d'Ispahan (Jean Moréas)

Il est agréable de se figurer la jeune princesse auteur de les Huit Paradisà Ispahan, dans sa chambre encombrée de roses. 
Car il y en avait partout et à profusion. Il y en avait sur les plateaux et dans les verres et jusque dans la corbeille à pain.
 Et des pétales jonchaient encore les tapis et le seuil des portes. Il faut en user,– soupirait la Voyageuse, – en jouir, – épuiser tout de suite le fragile bonheur qu'elles peuvent nous donner, car demain, d'autres les remplaceront. On ne garde pas les roses de la veille, dans Ispahan… 
 Elle prenait les plus ouvertes, et elle les serrait doucement entre ses mains, comme des fruits mûrs. Une moiteur suave emplissait ses paumes. Elle pressait davantage, et de lueur 
saignante coulait un peu d'eau que la nuit avait amassée là ses doigts en demeuraient rougis et longuement parfumés. Elle écrasait contre sa joue les calices les moins épanouis… 
 – Ah !– soupirait-elle de nouveau, – les réunir en monceaux de pétales légers, puis les disperser au vent, jouer avec les plus rondes comme avec des balles, les déchirer ou les coudre, en faire des ceintures, des chapeaux, des guirlandes ou des chapelets. Quel plaisir, ces roses ! Quel plaisir désordonné ! Sans doute, ô Voyageuse, ce futur beau plaisir, et un grand désordre…
 Oui ! n'est-ce pas que la sévère architecture de la rose commande la discipline ? 
Mais les roses d'Ispahan sont peut-être de ces roses, qui doivent se montrer réunies en gerbes ou en bouquets. 
 A Paris seulement de rares roses font voir l'amère beauté d'une existence dépareillée.

 

 

 

 

 

Je songe aussi aux roses d'un climat brumeux. Très pâles, elles frissonnent au vent plein de pluie et de mort. 
 … Elle était si gaie la rose que j'ai cueillie un jour, entre les pierres d'un escalier champêtre ! 

 Je me souviens d'une autre rose ; cette rose blanche qu'une charmante jeune fille a conservée longtemps dans un vase, et dont j'ai composé l'épitaphe :


Petales

Leconte de Lisle

Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse, 

Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger 


Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce, 

O blanche Leïlah ! que ton souffle léger.

 

Ta lèvre est de corail, et ton rire léger 


Sonne mieux que l'eau vive et d'une voix plus douce, 


Mieux que le vent joyeux qui berce l'oranger, 


Mieux que l'oiseau qui chante au bord du nid de mousse.

 

Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse,


La brise qui se joue autour de l'oranger


Et l'eau vive qui flue avec sa plainte douce


Ont un charme plus sûr que ton amour léger !

 

 

O Leïlah ! depuis que de leur vol léger 


Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce, 


Il n'est plus de parfum dans le pâle oranger, 


Ni de céleste arome aux roses dans leur mousse.

 

L'oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse, 


Ne chante plus parmi la rose et l'oranger ; 


L'eau vive des jardins n'a plus de chanson douce, 


L'aube ne dore plus le ciel pur et léger.

 

Oh ! que ton jeune amour, ce papillon léger,


Revienne vers mon cœur d'une aile prompte et douce,


Et qu'il parfume encore les fleurs de l'oranger,


Les roses d'Ispahan dans leur gaine de mousse !

Femmes-roses, roses-femmes (Théophile Gautier)

 

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Eléments biographiques

Théophile Gautier

Théophile Gautier (Jardin des poètes)

Théophile Gautier, ce styliste à l'habit rouge pour le bourgeois, apporte dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens et le jugement le plus sain, et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases toutes simples, d'une voix qui est comme une caresse. Cet homme, au premier abord un peu fermé ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut degré…

(Journal des Goncourt), cité par Anne Ubersfeld, Théophile Gautier, Stock.

Leconte de Lisle

Monument à Charles Leconte de Lisle par Denys Puech, 1898 
(Jardin du Luxembourg)

 

Jean Moréas

 Jean Moréas (1856-1910), par Georges Themistocles Maltero, Athènes, 1962. (Jardin des poètes)

"Paris, 17 décembre 1895, la nuit


Mon cher Raymond (Raymond de La Tailhède)


Je lis du Ronsard, et je pense à votre divine Métamorphose des Fontaines, et je pense à ma dernière lettre qui était sans grâce ! Ah ! Mon pauvre ami, faut-il que la stupidité du siècle et du destin puisse me dégoûter de la poésie et de vous et de moi-même !
 Mais non, je veux relire Ronsard et La Fontaine et Racine, et vos poèmes et les miens, et je retrouverai le calme !
 Je vous embrasse.


Jean Moréas Cent soixante-treize lettres de Jean Moréas, présenté par Louis Forestier aux Lettres modernes, 1968

Le chevalier de Bonnard

 

Voici des textes inédits qui appartiennent à l'un des nombreux poètes galants du XVIIIème siècle… 

Bernard de Bonnard (1744-1784), militaire de formation, dirigea l'éducation des enfants du duc de Chartres (le futur Philippe Égalité)…

 

 

Fils des sens et tyran des cœurs,


Tendre, brillant, vif et volage,


Nourri de plaisirs et de pleurs,


L'Amour est le dieu du bel âge.


L'Amitié paisible a son tour;


Ses dons sont les fleurs de l'automne ;


Son règne dure plus d'un jour,


Et promet moins qu'il nous donne.

Aux premiers rayons du printemps,


On voit la rose purpurine


Flatter les yeux quelques instants,


Et se flétrir sur sa racine.

Moins orgueilleuse en sa couleur,


L'immortelle, plus tard éclose,


Des hivers bravant les rigueurs,
Voit cent fois l'âge de la rose.

Poetes01

Quand vingt roses sortant d'une tige commune

En parfumant les airs charment nos sens flattés

Le groupe l'embellit des grâces de chacune.

C'est ainsi qu'une belle à nos yeux enchantés

Présente à la fois vingt beautés

Qui toutes ensemble en font une.

Pour le croire, il suffit de vous voir un moment,

Vous, en qui la nature assemble

Tant de fleurs de beauté d'esprit et d'agrément ;

Chacune plaît à part, toutes plaisent ensemble

Et de leur union résulte un tout charmant.

La biographie du chevalier aux Editions de l'Harmattan

Roses 1

De mon rosier si je vous fais hommage,

Vous le voyez, ce n'est pas sans raison,

Chloé, puisqu'il est votre image.

Mais sans trop s'arrêter à la comparaison,

Mon cœur à vous l'offrir trouve un grand avantage.

J'ai raisonné, j'ai dit : la plus brillante fleur


Ne dure hélas qu'une journée


Et fût-elle un tribut du cœur


Dès qu'elle a perdu sa fraîcheur


On oublie aisément la main qui l'a donnée.


Mais, tant que mon rosier vivra,


Mon rosier portera des roses


Et, que sait-on, peut-être en les voyant écloses,


Chloé de moi se souviendra.


Puissent l'amitié tendre et mes destins propices


Confirmer un penser si doux!


Que cet arbuste heureux croissant sous vos auspices


Ait chaque jour au moins une rose pour vous.

Un texte de Voltaire !

A Madame de XX qui avait fait présent d'un rosier à l'auteur…

Vous embellissez la retraite,


Où, loin des sots et de leur bruit,


Dans le sein d'une étude abstraite,


De la paix je goûte le fruit ;


C'est par vos bienfaits qu'il arrive,


Que le plus charmant arbrisseau,


Au verger que ma main cultive


Va prêter un éclat nouveau ;


De ce don mon âme est touchée ;


Ainsi dans l'âge heureux d'Astrée,


La main brillante des talents,


En dépit des traits de l'envie,


Sur les épines de la vie


Sema les roses du printemps.

 

 

La chanson des roses

Charme des yeux extasiés,

Les Rosiers divins, les Rosiers

Ne donneraient pas tant de Roses,

S'ils n'étaient la Jeunesse en fleur

Qui, brisée, après la douleur,

Renaît et revit dans les choses.

 

Les Roses de pourpre ou d'argent

Que Juin, artiste diligent,

Revêt des couleurs de la vie,

Dans leur éclat, dans leur pâleur,

Sont la métamorphose en fleur

D'une enfant par la mort ravie.

 

Et c'est pourquoi, dans les rayons,

Près d'elle, les bleus papillons

Volètent, lui cherchant querelle.

Ils l'aimaient Femme, ils l'aiment Fleur,

Et le clair essaim cajoleur

Voudrait encor mourir pour elle.

 

Et c'est pourquoi, dans les replis

De ses pétales assouplis.

Obstinément la Rose cache,

Comme les vierges font du leur,

Son coeur d'or, gloire de la fleur,

Son coeur inviolé, sans tache.

 

Et c'est pourquoi le frais matin

Sur la soie et sur le satin

Dont sa pudeur ferme le voile,

Fait, pour parer la chère fleur

Une perle de chaque pleur

Et de chaque perle une étoile.

Et voilà  l'unique secret

De ce parfum dont on mourrait.

La Rose autrement l'aurait-elle?

Ce parfum, dites quelle fleur

En garde un plus ensorceleur ?

Vierge, c'est ton âme immortelle !


Roger de la Villehervé, poème extrait de La Chanson des roses (1882)

"A MON CHER ET ILLUSTRE MAITRE

LECONTE DE LISLE

CE LIVRE EST DÉDIÉ

R. V."

 

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Date de dernière mise à jour : Mar 15 Nov 2016